La part de la production nucléaire dans le mix électrique français constitue une spécificité importante, qui conditionne l’exploitation des réacteurs et de l’ensemble du système électrique.
Dans la plupart des pays qui disposent de centrales nucléaires, ces dernières ont été construites en vue de fonctionner comme production de base. En France, compte tenu de la part importante que la filière représente dans le mix électrique, les réacteurs ont été conçus dès l’origine pour moduler leur production lorsqu’ils fonctionnent et ainsi s’adapter aux variations de la consommation électrique, à la fois entre les saisons et à l’échelle de la journée ou de la semaine. Avec le développement massif du parc nucléaire à partir de la fin des années 1970, le pays disposait d’une production d’électricité abondante permettant ainsi d’envisager une réduction de la dépendance aux énergies fossiles : en conséquence, l’électrification du chauffage a été plus encouragée que dans d’autres pays, ce qui conduit à des variations significatives de consommation en hiver par rapport à l’été. Par ailleurs, le parc nucléaire module historiquement pour s’adapter au fait que la consommation est généralement plus faible pendant la nuit et pendant les week-ends.
D’autre part, vu le grand nombre de réacteurs en service, il est extrêmement peu probable que l’ensemble du parc soit disponible en même temps, vu les contraintes industrielles en matière de planning de maintenances qui conduisent à répartir les arrêts pour maintenance au cours de l’année : ainsi, la production nucléaire française n’atteint presque jamais la capacité maximale installée. Dans d’autres pays qui disposent d’un nombre largement moindre de réacteurs, il arrive presque chaque année, pendant une période plus ou moins longue, que le parc produise au maximum de sa capacité.
Les causes d’indisponibilité du parc nucléaire sont très variées. Schématiquement, en partant de l’énergie annuelle maximale théoriquement productible, c’est-à-dire l’énergie qui serait produite si le parc entier fonctionnait sans interruption à sa puissance nominale et dans les conditions météorologiques de référence8, de nombreux effets, de natures très diverses, conduisent à limiter le niveau de production effectif du parc :
1) La moindre production due à la variabilité saisonnière de la puissance maximale effective des réacteurs, qui dépend notamment de la température de la source froide, qui peut varier par rapport aux conditions de référence auxquelles est calculée la puissance nominale des réacteurs ; ces écarts ont tendance à réduire légèrement l’énergie maximale qu’il est possible de produire sur l’année.
2) Les indisponibilités planifiées ou non. On distingue notamment les visites décennales (VD, d’une durée autour de six mois généralement), les visites partielles ou périodiques (VP), les arrêts pour simple rechargement de combustible (ASR, tous les 12 à 18 mois environ, d’une durée d’un mois en principe) et les arrêts pour maintenance courante ou essais. Il peut également s’agir de défaillances techniques d’un réacteur, de répercussions de mouvements sociaux, ou bien de contraintes environnementales concernant une température trop élevée de la source froide, notamment pour les centrales implantées le long des cours d’eau. Pour un réacteur donné, l’exploitant alterne généralement visites partielles et arrêts pour simple rechargement. Les visites décennales sont prévues explicitement par la loi, la fréquence des arrêts pour rechargement sont imposés par le cycle du combustible ; le calendrier exact des visites partielles, quant à lui, est déterminé au cas par cas par l’exploitant, en lien avec les autorités de sûreté. Ces indisponibilités correspondent à des opérations parfois complexes qui sont souvent combinées ; de plus, bien qu’il s’agisse d’opérations programmées, des dépassements fortuits de calendrier peuvent se produire. Ainsi, les durées effectives de cette catégorie d’arrêts peuvent s’écarter des durées standard. Compte tenu des répercussions sur la performance du parc, la maitrise de ces allongements d’arrêts fait l’objet d’une attention particulière de la part de l’exploitant9.
3) L’énergie non produite pour cause de modulation : il peut s’agir de la participation des réacteurs à l’équilibrage du système, d’une modulation assimilable à une absence de débouchés économiques ou d’autres modulations liées à la gestion du parc. Ces modulations peuvent prendre la forme d’arrêts plus ou moins prolongés (par exemple, un week-end), ou bien des baisses de puissance tout en maintenant le réacteur en fonctionnement. Un exemple de modulation liée à la gestion du parc est la modulation pour économie de combustible, qui dépend de la planification des arrêts pour rechargement pour le réacteur concerné et du planning d’ensemble du parc. L’intervalle entre deux rechargements étant contraint (entre 12 et 18 mois), si la sollicitation du réacteur est importante et/ou si l’arrêt suivant est placé un peu plus tardivement qu’usuellement (typiquement pour attendre la fin de l’hiver), il peut, à partir d’un certain moment, devenir nécessaire d’économiser une certaine quantité de combustible pour « tenir » jusqu’au rechargement suivant10. Le parc nucléaire français a été conçu dès l’origine pour intégrer une part de modulation dans son fonctionnement.
En 2025, les arrêts pour rechargement et pour maintenance courante (combinés ou non), sont restés de loin la première cause en ce qui concerne l’énergie non produite (par rapport au volume maximal théorique), avec un impact total d’environ 80 TWh (de l’ordre de 50 TWh pour les visites partielles et 30 TWh pour les arrêts pour simple rechargement). Ces opérations sont fréquentes et nombreuses, ce qui permet un certain foisonnement et explique la relative stabilité au cours du temps – en dehors des situations exceptionnelles comme la crise sanitaire ou la corrosion sous contrainte. S’agissant des visites décennales, l’année 2025 a été caractérisée par un planning relativement peu dense. En 2024, onze réacteurs avaient été concernées à un moment ou à un autre par une visite décennale. Début février 2024, huit réacteurs étaient à l’arrêt simultanément dans le cadre d’une visite décennale, ce qui est tout à fait exceptionnel : cela a été rendu possible notamment par la situation confortable du point de vue de la sécurité d’approvisionnement. En 2025, seuls six réacteurs ont été mis à l’arrêt pour ce motif. Au total, on estime que l’énergie qui n’a pas pu être produite pour cause de visites décennales en 2025 est bien moindre par rapport à 2024 (27 TWh contre 46 TWh), ce qui a contribué à la bonne disponibilité constatée.
La modulation (toutes typologies confondues) a représenté de l’ordre d’une trentaine de TWh en 2025, un volume relativement stable par rapport à l’année précédente. Ce n’est pas un phénomène nouveau. Notamment, des niveaux comparables, voire supérieurs étaient atteints dans les années 1990 et au début des années 2000, dans un contexte de surcapacité de la production par rapport à la consommation. Ces dernières années, si les volumes sont comparables, le profil de modulation a évolué, et la part de modulation qui peut s’apparenter à une absence de débouchés économiques a augmenté. Au début des années 2000, la modulation avait principalement lieu la nuit durant la période estivale. Dans la période récente, c’est plutôt lors des après-midis, particulièrement le week-end, entre les mois d’avril et d’octobre (quand les prix sont plus bas), que le phénomène se produit le plus. Les évolutions associées à ce nouveau paysage de modulation du parc nucléaire ont été documentées en détails dans le Bilan prévisionnel 2025.
Enfin, les contraintes environnementales ont conduit en 2025 à une réduction de production de moins d’un térawattheure. Les effets associés à ce facteur sont donc restés limités cette année, au même titre que l’effet des grèves11 (moins d’un térawattheure également) et les contraintes réseau (volume négligeable).